{ "db": [ { "meta": { "exported_on": 1710000000000, "version": "5.0.0" }, "data": { "users": [ { "name": "Victor Vauchelles", "email": "victor.vauchelles@fictif.com", "slug": "victor-vauchelles", "status": "active" } ] } } ] }

Maroc: la fin du monopole occidental ? Washington, Bruxelles et Pékin se disputent Rabat

Partager
Maroc: la fin du monopole occidental ? Washington, Bruxelles et Pékin se disputent Rabat
Le roi Mohammed VI et le président Xi Jinping, lors de la signature de la déclaration conjointe sur l'établissement d'un partenariat stratégique entre le Maroc et la Chine, le 11 mai 2016 à Pékin

Le protectorat français sur l'empire chérifien aura duré quarante-quatre ans, de 1912 à 1956. Le retour d'exil de Sidi Mohammed ben Youssef, intronisé sultan puis reconnu roi sous le nom de Mohammed V, ouvre la voie aux accords de la Celle-Saint-Cloud en novembre 1955, négociés avec Antoine Pinay, alors ministre français des Affaires étrangères. La déclaration commune franco-marocaine du 2 mars 1956 consacre l'indépendance du royaume, qui rejoint l'Organisation des Nations unies le 11 novembre de la même année. Le nouvel État sort ainsi de la tutelle française au moment même où s'ouvre la guerre froide, et choisit d'emblée un ancrage occidental : le chercheur El-Mostafa Azzou a documenté l'intensité des échanges entre diplomates français et américains à la veille de l'indépendance, dans un royaume que Washington considère comme une position stratégique face à l'Union soviétique, au point d'y installer les bases aériennes de Nouasseur, Ben Guerir et Sidi Slimane.

Près de soixante-dix ans plus tard, ce tropisme occidental n'a rien perdu de sa réalité mais il n'est plus seul en lice. Le royaume ménage aujourd'hui trois partenaires à la fois, les États-Unis, l'Union européenne et la Chine, et tire habilement parti de leur concurrence.

Washington, l'allié qui monte en gamme

La relation avec les États-Unis reste, sur le papier, la plus stable des trois. Le Maroc entre en 2006 dans le cercle restreint d'une vingtaine de pays liés à Washington par un accord de libre-échange, devenant le seul État africain à bénéficier d'un lien commercial direct de ce niveau avec la première économie mondiale. Dans un entretien accordé au média marocain Médias24, David Greene, chargé d'affaires en charge des relations économiques entre les deux pays, évoquait pour l'année 2019 un bénéfice commercial supérieur à 5 milliards de dollars et une hausse des échanges de 155 % depuis l'entrée en vigueur de l'accord, chiffres qui, selon lui, attestent des gains concrets du libre-échange pour le royaume.

Le tournant décisif intervient toutefois en décembre 2020, lorsque l'administration Trump reconnaît la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, en contrepartie de la normalisation des relations entre Rabat et Israël dans le cadre des accords d'Abraham. Cette reconnaissance, loin de s'éteindre avec l'alternance à la Maison-Blanche, a été réaffirmée à plusieurs reprises depuis, notamment en octobre 2025 par une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies désignant le plan d'autonomie marocain comme « la base la plus sérieuse » d'un règlement du conflit, puis en août 2026 par Donald Trump lui-même dans un message adressé au roi Mohammed VI, qualifiant ce plan de « solution sérieuse, réaliste et unique ». Pour Rabat, l'alignement américain constitue depuis 2020 un levier diplomatique de premier ordre, que le royaume a méthodiquement fait valoir auprès de ses autres partenaires.

L'Europe, un colosse aux pieds d'argile

Le cas français s'inscrit dans une histoire plus longue et plus ambivalente. Comme le rappelait Saïd Alayne lors d'un entretien que nous avons mené dans le cadre de cette recherche, la France demeure un partenaire historique du Maroc, mais son influence s'est progressivement diluée dans un cadre européen plus large. Paris conserve certes une place de choix, celle de deuxième partenaire économique du royaume et, de 2012 à 2018, de premier investisseur étranger, matérialisée notamment par l'usine Renault de Tanger ouverte en 2012. L'Union européenne a pris le relais sur les grands projets d'infrastructure : la Banque européenne d'investissement a ainsi engagé environ 200 millions d'euros pour l'extension du port de Tanger Med, pièce maîtresse de l'ancrage du Maroc dans les chaînes logistiques euro-méditerranéennes.

Mais cette coopération, selon l'expression employée par Saïd Alayne lors de notre entretien, reste « un colosse aux pieds d'argile ». Les relations franco-marocaines ont traversé, ces dernières années, des zones de turbulence sérieuses. En juillet 2021, le Projet Pegasus révèle que des numéros de téléphone d'Emmanuel Macron et de plusieurs membres de son gouvernement figurent parmi les cibles potentielles d'un logiciel espion israélien utilisé, selon les enquêtes journalistiques, par les services marocains, dans la continuité d'une histoire d'espionnage réciproque plus ancienne qui remonte, sur un mode autrement plus dramatique, à la disparition de l'opposant Mehdi Ben Barka en 1965. Sur le plan européen, la justice a elle aussi fragilisé l'édifice : le 4 octobre 2024, la Cour de justice de l'Union européenne a confirmé l'annulation des accords commerciaux agricole et de pêche conclus en 2019 entre l'Union et le Maroc, au motif qu'ils avaient été signés sans le consentement du peuple du Sahara occidental, contrevenant ainsi au principe d'autodétermination.

Le rapport de force s'est pourtant retourné en quelques mois. Le 30 juillet 2024, dans une lettre adressée au roi pour ses vingt-cinq ans de règne, Emmanuel Macron reconnaît que le plan d'autonomie marocain constitue « la seule base » de règlement du différend saharien, un revirement qui doit autant à l'agacement français devant l'absence de résultats avec Alger qu'à la volonté marocaine de conditionner tout « partenariat d'exception » à un alignement clair de Paris. L'Algérie réplique aussitôt en rappelant son ambassadeur. L'Union européenne suit à son tour, plus lentement : le 30 janvier 2026, à l'issue du conseil d'association UE-Maroc, Bruxelles adopte une position commune saluant l'autonomie sous souveraineté marocaine comme une solution « des plus réalisables », dans la foulée d'une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU adoptée fin octobre 2025. La Suède en janvier 2026, puis le Royaume-Uni en juin 2026, rallient à leur tour cette position, trois ans après l'Espagne, dont le revirement de mars 2022 avait déjà permis d'apaiser la crise migratoire de Ceuta. L'Europe finit donc par rejoindre la position américaine, mais avec plusieurs années de retard, un délai que Rabat n'a pas laissé filer sans en tirer parti ailleurs.

Pékin, le nouvel entrant qui change la donne

C'est précisément dans cet interstice temporel que la Chine a construit sa place. Le Maroc rejoint officiellement les nouvelles routes de la soie en novembre 2017, prolongeant une relation économique entamée dès 2000, lorsque Pékin accordait à Rabat un prêt de 3,6 millions de dollars remboursable sur dix ans pour financer des projets de développement. La Chine est aujourd'hui le deuxième fournisseur du Maroc et son troisième partenaire commercial, avec près de 80 milliards de dirhams d'échanges en 2023. Mais c'est surtout sur le terrain des investissements que le basculement est le plus spectaculaire : les investissements directs chinois au Maroc ont bondi de près de 150 % sur les neuf premiers mois de 2024 par rapport à l'ensemble de l'année précédente, portés presque exclusivement par la filière des batteries électriques.

Trois industriels chinois, BTR New Material, Hailiang et Shinzoom, ont ainsi annoncé des investissements cumulés de plusieurs centaines de millions de dollars, avant que le groupe Gotion High-Tech ne frappe un grand coup en annonçant, fin 2025, la construction à Kénitra d'une gigafactory de batteries de 5,6 milliards de dollars, d'une capacité annuelle pouvant atteindre 100 gigawattheures, soit l'équivalent de près de deux millions de véhicules électriques, avec une mise en service prévue au troisième trimestre 2026. La logique industrielle est limpide : en s'implantant au Maroc, les groupes chinois profitent à la fois de l'accord de libre-échange avec les États-Unis signé en 2006 et des accords commerciaux avec l'Union européenne pour exporter vers ces deux marchés sans y être directement soumis aux droits de douane visant les produits chinois, une stratégie de contournement qui commence, selon la presse économique marocaine elle-même, à inquiéter les industriels automobiles européens. Sur le plan des télécommunications, Huawei pousse de son côté depuis plusieurs années ses services pour équiper le royaume en réseaux 5G, en concurrence directe avec les équipementiers occidentaux.

La dimension militaire complète ce tableau. Longtemps dominé à plus de 90 % par les fournisseurs occidentaux, le marché marocain de l'armement s'ouvre progressivement aux industriels chinois : Rabat a réceptionné à l'automne 2022 des drones armés Wing Loong II fabriqués par la China Aerospace Science and Industry Corporation (CASIC), avant de négocier, quelques semaines plus tard, l'acquisition de missiles chinois. Ces achats s'inscrivent dans un contexte régional tendu, celui de la rivalité avec l'Algérie autour du Sahara occidental, un différend qui a déjà nourri deux affrontements directs entre les deux pays, la guerre des Sables de 1963 et le conflit ouvert à partir de 1975, et qui s'est durci depuis la rupture des relations diplomatiques algéro-marocaines le 24 août 2021.

Le double jeu marocain

Le Maroc n'a donc pas choisi son camp, il a choisi de ne pas choisir. En l'espace de six ans, le royaume a obtenu la reconnaissance américaine de sa souveraineté sur le Sahara occidental, puis celle de la France, puis progressivement celle de l'Union européenne dans son ensemble, tout en construisant, en parallèle, une relation économique et militaire de plus en plus dense avec la Chine, qui lui permet à la fois de diversifier ses fournisseurs d'armement et de se positionner comme plateforme d'exportation vers les marchés occidentaux eux-mêmes. Cette stratégie d'équilibriste doit beaucoup à un contexte où les puissances occidentales, empêtrées dans leurs hésitations diplomatiques sur la question saharienne, ont laissé le champ libre à un acteur que rien, dans l'histoire postcoloniale du royaume, ne prédisposait à devenir un partenaire de premier plan. Reste à savoir si cette relation triangulaire, aujourd'hui favorable à Rabat, résistera à une possible clarification des lignes entre Washington et Pékin, dont le Maroc pourrait alors avoir moins de facilité à s'affranchir.

Sources et pour aller plus loin

Azzou, El-Mostafa, travaux sur les relations diplomatiques franco-américaines au Maroc à la veille de l'indépendance.

La France soutient le plan marocain d'autonomie du Sahara : les dessous d'un ralliement, The Conversation, juillet 2024.

Donald Trump réaffirme le soutien des États-Unis à la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental, Euronews, août 2026.

Maroc: Sahara marocain, l'Union européenne s'aligne sur le plan d'autonomie proposé par le pays, AllAfrica, janvier 2026.

La justice européenne confirme l'annulation des accords de pêche et agricole Maroc-UE, Le Desk, octobre 2024.

Sahara : l'Espagne se prononce en faveur du plan d'autonomie marocain, Jeune Afrique, mars 2022.

Affaire Pegasus : des téléphones d'Emmanuel Macron et d'Édouard Philippe visés par le Maroc, France 24, juillet 2021.

Maroc-Algérie : déjà un an de rupture des relations diplomatiques, Bladi.net.

Le Maroc, l'un des premiers pays africains à intégrer la route de la soie, TelQuel, novembre 2017.

À fin septembre 2024, les IDE chinois au Maroc bondissent de 150 % par rapport à toute l'année 2023, Médias24, février 2025.

Maroc : le groupe chinois Gotion High-Tech investira 5,6 milliards de dollars dans une gigafactory de batteries à Kénitra, Ecomnews Med, octobre 2025.

Le partenariat Maroc-Chine dans les batteries et véhicules électriques ravive les inquiétudes de l'automobile européenne, Cap Mad.

Le Maroc réceptionne de nouveaux drones armés chinois (Wing Loong 2), Bladi.net, octobre 2022.

Maroc-Chine : pourquoi Rabat achète des armes à Pékin, Jeune Afrique.

Soutien sans précédent de la BEI aux infrastructures du Maroc, Banque européenne d'investissement, 2010.